33

Il secouait sa tête dont on ne pouvait voir le visage, dissimulé par un masque d’argent. Puis, d’une voix que la mauvaise humeur rendait aigrelette et fort désagréable :

— Non !… Non !… Non !…

La femme borgne et l’homme au visage vérolé échangèrent un regard paniqué, cherchant vainement quelle faute ils avaient pu commettre.

Mais ce n’était point à eux que s’adressait la colère de l’homme au masque d’argent qui se campa, mains sur les hanches, devant le marquis Jehan d’Almaric vêtu d’un rude manteau de cocher :

— Ce n’est point là, monsieur, ce que j’attendais de vous et vous me décevez fort !

D’Almaric se doutait bien que l’homme au masque d’argent attendait autre chose ou plus exactement quelqu’un d’autre. Il avait cependant espéré que l’odeur de femme, la perspective d’une chair fraîche et jeune à déchiqueter l’emporterait sur l’exigence de son maître.

Il protesta, mais sans grande conviction :

— Monseigneur, elle est brune et fort plaisante, âgée de vingt-trois ans et épouse d’un jeune bourgeois vivant de ses rentes, ce qui nous assure une délicatesse que vous devriez priser.

— Qu’ai-je à faire de délicatesse ? Ce n’est point du tout de cela dont il s’agit ! Au reste, cette maudite femelle m’ennuie déjà et je ne veux plus la voir.

D’Almaric, en perdition, balbutia :

— Mais monseigneur… Que dois-je en faire ?

— Saignez-la !

La très belle jeune femme nue, qui suivait la conversation en s’efforçant de taire sa terreur pour ne rien perdre de ce qui se décidait à son sujet, se jeta aux pieds de l’homme au masque d’argent en suppliant, les mains jointes :

— Monseigneur !… Je veux vivre !… J’ai une petite fille, un mari, et ne fais de mal à personne !…

Et, peu ensuite, elle s’accrocha aux jambes de l’Écorcheur qui la repoussa d’un coup de pied, lui ouvrant profondément les lèvres :

— Mais saignez-moi cette truie !…

Déjà, la jeune femme s’était relevée, prenant maladroitement une pause provocante :

— Monseigneur !… Monseigneur !… Ne me tuez point !… Je serai votre esclave, j’obéirai à tous vos caprices mais ne me tuez point !… Je vous en supplie !

L’homme au masque d’argent s’était reculé avec un air de profond dégoût :

— Eh bien, on ne m’écoute plus !

D’Almaric hésitait.

Quelque chose le fascinait dans l’attitude de la jeune femme qui mêlait la grâce et le grotesque. Des lèvres ouvertes, le sang avait rougi la poitrine. La bouche ressemblait à un gros fruit trop mûr éclaté au soleil d’été et la danse sensuelle qu’exécutait la malheureuse ne s’harmonisait guère avec ce visage qui semblait trop fardé de vermillon, comme on l’imagine d’une pauvre folle.

Le désir de vivre, vivre à tout prix, de cette jeune femme réveillait chez le marquis d’Almaric des choses qu’il croyait à jamais disparues et il dut même faire effort pour contenir la colère qui lui venait à l’endroit de son maître.

Mais il savait aussi qu’il ne pouvait différer davantage, sauf à risquer sa place et tout aussitôt sa vie car jamais l’Écorcheur ne le laisserait reprendre sa liberté. D’Almaric était condamné à toujours servir l’homme au masque d’argent de plus en plus exigeant et capricieux. Accessoirement, cette servitude perpétuelle grossissait toujours davantage sa fortune car l’Écorcheur payait fort bien.

D’Almaric adressa un signe à l’homme marqué de vérole et, comme celui-ci sortait un poignard, le marquis ordonna sèchement :

— Vite, fais-le vite et qu’elle ne souffre point !

D’un geste extrêmement rapide, la brute égorgea la jeune femme. D’Almaric détourna les yeux mais la borgne suivit la rapide agonie avec une sorte de gourmandise que lui disputait celle, plus avide encore, de l’homme au masque d’argent.

Lorsque les convulsions eurent cessé, le marquis signifia au couple d’emporter le corps, ce qu’il fit en traînant la malheureuse jeune femme par les pieds.

L’Écorcheur, pensif, observa longuement la flaque et les traînées de sang sur le sol de terre battue qui absorba le liquide encore chaud.

— Comme c’est chose facile à faire ! dit-il.

D’Almaric, par prudence, ne crut point nécessaire d’émettre un avis.

L’Écorcheur s’approcha de la cheminée et étendit ses mains devant les flammes en disant :

— Quel froid !… Quel froid terrible !… Et comme il pénètre nos âmes corrompues ! Le froid est en moi pour toujours et aucun soleil, jamais, ne l’éloignera.

Il se tourna à demi vers le marquis :

— Voyez-vous, d’Almaric, il y a en nous des choses ignobles, quoiqu’on ne les puisse changer.

— Si c’est là notre destinée, monseigneur, à quoi bon vouloir changer ?

L’homme au masque d’argent demeura un instant songeur, puis parla à mi-voix :

— Vous avez raison, changer n’est point possible. Souvente fois, j’ai espéré ne plus ressentir de désirs, et surtout point ceux-là. J’ai cru… Voyez-vous, je n’aime pas les pauvres, aussi, en saignant ces filles sans naissance, pensais-je que la chose était sans gravité. Mais aujourd’hui, j’éprouve le même sentiment pour les bourgeoises et demain pour les nobles car ne vous abusez pas, marquis, il nous faudra essayer cela aussi.

— Ce sera plus difficile, monseigneur. Les dames de qualité ne disparaissent point sans qu’on en parle.

L’Écorcheur haussa les épaules.

— Qu’ils en parlent ! Jamais, d’Almaric, jamais ils ne parviendront jusqu’à moi car je suis très prudent et nous sommes à l’abri du soupçon. Et voyez-vous, sauraient-ils que c’est moi qu’ils n’oseraient encore rien faire car en me jugeant, ils seraient amenés à juger des raisons qui ont fait de moi un monstre : haute naissance, fortune, pouvoir, impunité…

— Ils ne sauront jamais, monseigneur, nous sommes trop avisés et fort bien protégés.

L’homme au masque d’argent gagna la fenêtre et jeta un regard sur la lune blafarde qui baignait le paysage d’une lumière sinistre.

Il frissonna.

— Comme il doit faire froid, au tombeau, dedans la terre !… Comme on doit y être seul avec ses terribles peurs d’enfant sans plus personne pour vous obéir, sans serviteurs zélés pour chasser les vers… Les serviteurs !… Pensez à la mort de Philippe II d’Espagne. Lorsque ce grand roi agonisait, il puait tellement qu’on le laissa les derniers jours sur sa litière de paille pourrie, sans que nul l’approche plus. Mon Dieu, Gouverner tant de pays au-delà des mers, et la puissante Espagne, et finir seul dans sa pourriture !

— Monseigneur, la mort est un exercice solitaire, on ne peut compter sur les autres et doit y faire face en grande solitude.

L’Écorcheur revint vers la cheminée.

— Vous êtes intelligent, d’Almaric, vous valiez mieux que de me servir.

Il resta un instant songeur, puis tourna vers le marquis son visage de métal précieux.

— Pensez-vous souvent à la mort ?

— Bien trop souvent, monseigneur.

— Y penseriez-vous autant si vous n’étiez point à mon service, assistant à mes petites fêtes ?

— Sans doute y aurais-je moins pensé.

— Vous plaignez toutes ces femmes, n’est-ce pas ?… Si, je vous ai vu tout à l’heure en grande compassion avec celle qui fut saignée.

— Monseigneur, elle avait grande finesse et beauté. Ses lèvres rouges, sa belle poitrine sur laquelle coulait le sang, la terreur et la lubricité sur son visage pour implorer votre grâce, son étonnement que vous fussiez si lointain quand en sa courte vie, elle dut repousser des centaines d’hommes… Il y avait en tout cela deux aspects qui se contredisent.

— Lesquels ?

— Imploration chrétienne des saintes en la fosse aux lions et fête barbare où l’on se couvre de sang.

L’homme au masque d’argent retourna à la fenêtre.

— Ah, d’Almaric, d’Almaric !… Que ne m’avez-vous dit cela plus tôt ! Vous avez bien entendu raison et il me vient à présent grand regret concernant cette jeune femme !

— J’en suis désolé, monseigneur.

— Et… « Elle » ?… Où en êtes-vous, marquis, qui savez pourtant comme j’ai besoin de la foutre car pour moi la foutre serait comme une nouvelle naissance qui me viendrait.

— Monseigneur, un de nos hommes l’a repérée, perdue, retrouvée, perdue de nouveau, mais il est tenace et j’ai toute confiance en ses qualités de chasseur. C’est une affaire de jours, peut-être d’heures.

L’Écorcheur soupira :

— La tenir enfin… serrer son adorable petit museau contre ma poitrine !…

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